Dure sera la chute

Trois semaines. C’est tout ce qui reste à ma sab’ ordinaire. Tout reste à faire on dirait. Et parce que je suis comme ça, je vois davantage ce que je n’ai pas fait que ce que j’ai fait (le foutu verre). Je pensais faire un tas de choses ; j’en ai fait seulement quelques-unes.

Je pensais que j’allais lire – entre autres – mon Oxford Handbook of Psycholinguistics. Je pensais que j’allais avancer l’écriture d’un livre (en collaboration avec des collègues qui ont tous eu d’autres chats à fouetter cette année). Je pensais que j’écrirais un article en français à partir de données qualitatives amassées il y a 3 ans. Je pensais que j’aurais du temps.

Je pensais que j’allais m’ennuyer de l’université (bon, il y a eu cet « événement » du mois de mai qui a passablement « rafraîchi » (pour dire le moins) mon attachement à mon université mais encore une fois c’est une autre histoire). Je pensais aussi que le département et les étudiants allaient me manquer, que j’allais tout le temps penser à eux, que j’allais m’inquiéter pour les cours que je ne donnerais pas.

Je pensais que j’aurais beaucoup de temps pour moi, pour faire autre chose ou ne rien faire, pour me « ressourcer ». Je pensais que j’organiserais des soupers plus fréquents avec mes amis.

Je pensais que l’atmosphère – et l’agenda – seraient plus « aérés ». Je pensais avoir du temps pour réfléchir à mes cours, pour penser à des façons de rendre certains contenus plus « funky » ou pour revoir certaines méthodes. Je pensais que j’aurais du temps.

Mouais…

D’un autre côté, puisqu’il faut bien aussi voir l’autre moitié de ce foutu verre (vide, plein, à moitié, au trois-quarts, qui déborde et quoi encore), je ne pensais pas que j’allais aussi bien dormir (et longtemps !). Je ne pensais pas que Monsieur Top-Chercheur deviendrait mon ami. Et qu’on écrirait pas un, mais deux articles ensemble (en s’échangeant l’ordre des auteurs). Je ne pensais pas que je gagnerais à la loterie des subventions.

Je ne pensais pas qu’à l’aube du « retour à notre programmation régulière », j’aurais une espèce de spleen : et si j’aimais moins cela enseigner ? et si j’avais perdu la main ? et si je n’arrivais pas à tout gérer ?

Il me faudra pourtant replonger. Dure sera la chute.

 

Ceci est sans doute mon dernier billet : merci à mes huit lecteurs (ou moins). Ça ne me dérange pas ; je n’ai pas fait ce blogue pour les autres, je l’ai fait pour moi. Et je me suis diablement amusée à le faire (une autre chose que je ne pensais pas qui arriverait). 

 

 

Publicités

En vacances de moi-même

AVERTISSEMENT : Ce blogue n’est pas du travail, c’est du plaisir. Ce n’est pas du travail, c’est une expérience « littéraire » (oh là là, que c’est prétentieux). Ce n’est pas du travail. Je le dis parce que je suis, au moment où j’écris, en « déni de travail » (pas juste moi : moi et mes quatre cents et quelques collègues profs). Pas en déni comme dans « ces parents sont en déni » (des difficultés de leur enfant), non. Plutôt, on me dénie le droit de travailler. Et le travail c’est beaucoup ma vie (ce n’est pas toute ma vie mais c’est beaucoup ma vie : il y a aussi – dans le désordre – courir, boire du café (et du vin), regarder des séries… écrire ce blogue pour 8 lecteurs).

Pendant mon récent séjour à R., ville universitaire du Nord-est des États-Unis, j’ai d’ailleurs eu une conversation avec Monsieur Top-chercheur à ce sujet. Il me disait ne pas comprendre pourquoi, avec tout ce qu’on a à faire et à écrire quand on est chercheur, on voudrait en plus tenir un blogue.

« Je vois ça comme du travail » il me dit.

« Non, ce n’est que du plaisir » je lui dis. 

C’est le dimanche soir, c’est le vendredi à 5 heures avec un verre de vin, ce sont des passages que je note à la main dans mon carnet, ce sont des titres ou des tournures qui me viennent lorsque je suis sous la douche.

Mais revenons sur ce séjour de recherche, prérogative du prof en sabbatique ordinaire. Je n’avais pas à me déplacer autrement qu’à pied sur le campus. Je n’avais aucune réunion à préparer, aucune rencontre à laquelle participer. Je n’avais pas à donner suite à mes courriels. Je n’avais pas à subir les vicissitudes de la vie de responsable d’une équipe de recherche. Je n’avais donc pas à gérer le prochain sommet du G7 (c’est difficile à croire mais oui, je dois gérer cela), les egos, les conflits, les divas, les opprimés (oui, les opprimés : mon champ de recherche s’intéresse notamment à une certaine minorité qui s’estime opprimée – mais n’est-on pas toujours la minorité de quelqu’un, l’opprimé de quelqu’un ? – c’est une autre histoire).

Pendant ces trois semaines, mon agenda était vide. Pendant ces trois semaines, mon souci principal était de ne pas manquer mon épisode quotidien de « That 70’s show » à 19h à la télé (Hello Wisconsin!)

Si j’ai pu, à partir de zéro, écrire 30 pages – en anglais – en tout juste trois semaines, c’est que j’étais en vacances de moi-même.

Living on campus – part II

IMG_2172

Me revoici donc à R., ville universitaire du Nord-est des États-Unis, où Monsieur Top-chercheur m’accueille à nouveau pour trois semaines. Nous travaillons sur ce fameux article qu’il m’a offert d’écrire avec lui lors de mon séjour précédent.

Les trois premiers jours, j’étais complètement intimidée par l’idée qu’il était en train d’écrire sa partie dans son bureau – à quatre portes du mien dans son labo – pendant que j’écrivais la mienne… ça m’a donc pris trois jours avant de commencer à écrire pour de vrai (ah oui c’est vrai, je dois réviser cette demande au comité d’éthique pour le 19 ; ah oui c’est vrai, il me reste ces 4 articles à lire ; ah oui c’est vrai, mon étudiante m’a demandé de relire son Power Point).

Mais revenons à la vie sur le campus. Comme la dernière fois, je réside sur place, dans un appartement réservé aux « invités internationaux ». Hier, samedi 21 avril, c’est la première journée de beau temps depuis mon arrivée (il a plu, il a neigé, il a venté, il a verglacé). C’est la fin de la session, les étudiants sont tous dehors, en t-shirt et en culottes courtes. Je sors marcher un peu : oh mais il ne fait quand même que 10 degrés et il vente. Je retourne mettre mon manteau (d’hiver).

J’ai enfin trouvé un chemin pour aller à pied à la librairie « Barnes and Noble », que mon téléphone m’indique toujours être à 1,3 kilomètre (Google Maps se serait-il amélioré depuis la dernière fois ? – voir Living on campus, première partie). Distance parfaite pour une petite sortie. Je veux acheter quelques souvenirs de ma visite. Or, voilà que je tombe sur un tas de vêtements aux couleurs de l’institution et de l’équipe locale, les T. [nom d’un félin bien connu], en solde ! Je fais une petite razzia : ceci pour mon père, cela pour B. Fière de mes achats, enivrée par le soleil, je décide de me payer la journée ultime de l’étudiant en fin de session qui vit sa première journée de beau temps depuis trois semaines (il semble que le mois de février ait été plus beau que le mois d’avril ici). Et de porter fièrement mon nouveau chandail des T.

Je prends la « navette de magasinage de fin de semaine » (retail week-end shuttle) – puisque je ne suis pas venue avec ma voiture cette fois – un bus gratuit qui prend les étudiants sur le campus et dans les complexes d’appartements adjacents et les amène dans les commerces du coin, environ 3,5 kilomètres plus loin : Target, Wal-Mart, le centre commercial (nous sommes aux États-Unis, ne l’oublions pas). Je descends au cinéma 18-plex (j’ai toujours aimé aller seule au cinéma en fin d’après-midi ; lorsque j’étais étudiante en [domaine dans lequel j’enseigne aujourd’hui], je partais souvent au moment de la pause du cours d’après-midi pour aller au cinéma (mais c’est une autre histoire et j’espère qu’aucune de mes étudiantes ne lira un jour ce blogue car ceci n’est pas un modèle à suivre).

Après le film, je passe par le supermarché, idéalement situé derrière le cinéma (m’acheter de la bière – la consommation d’alcool est en principe interdite dans les appartements du campus mais bon, j’ai eu 21 ans il y a bien longtemps). D’ailleurs, point de pub ni de bistro où l’on sert de l’alcool ici (sauf à l’association des diplômés, il y a un espèce de bar sportif ouvert lors d’événements spéciaux selon ce que je comprends ; et l’on spécifie bien qu’il faut être âgé de 21 ans pour boire de l’alcool – nous sommes aux États-Unis, ne l’oublions pas).

Je reprends la navette vers le campus. De retour à mon appartement. Cette bière de microbrasserie locale aura rarement été aussi désaltérante; pas étonnant quand on a l’impression d’être devenue une étudiante de campus américain l’espace d’une belle journée ensoleillée. C’est l’effet du chandail. Allez les T. !

Je. Suis. Capable. (d’écrire en anglais)

Écrire un article, c’est difficile. On a souvent des co-auteurs mais on écrit rarement à plusieurs. Le premier auteur d’un article est habituellement celui qui a pas mal tout fait et surtout celui qui écrit. Seul.

Écrire un article, c’est assez difficile. Même durant une sabbatique ordinaire. Mais écrire un article en anglais, c’est vraiment difficile. J’ai appris à le faire durant mon doctorat grâce aux encouragements soutenus de ma directrice de recherche (merci A.). Et puis, si on veut être lu par un peu de monde, un peu partout… (je ne dis pas que c’est vrai pour tous les domaines de recherche mais pour le mien ça l’est, ce qui est un paradoxe parce que notre objet d’étude est un peu la langue française – mais c’est une autre histoire). Et puis, les connaissances et compétences professionnelles que j’enseigne aux étudiants sont pas mal collées sur les USA. (On est aussi géographiquement pas mal collés sur les USA – mais ça aussi c’est une autre histoire).

Alors oui, on essaie de publier dans des revues scientifiques des USA (ou de la Grande-Bretagne). Alors oui, j’écris directement en anglais. C’est un exploit pour moi qui ai grandi dans une région éloignée où l’anglais était inexistant. Où per-son-ne ne parlait anglais. Où on n’avait même pas de chaînes de télé en anglais (ce n’est qu’à l’adolescence que j’ai appris mes premiers balbutiements d’anglais en regardant « Three’s Company » – oups ça trahit mon âge ça). J’ai fait mes premières lectures en anglais à l’université.

Écrire en anglais, c’est vraiment difficile, disais-je. J’estime que cela me prend de trois à quatre fois plus de temps qu’en français – parce que c’est difficile certes, mais aussi parce que je veux tellement éviter que l’on critique l’article que je soumets au sujet de la langue écrite. Je me dis que si la langue est impeccable, les « reviewers » seront plus enclins à apprécier le contenu de mon article.

Et ça marche. Quatre fois sur cinq. Je ne dis pas que je n’ai pas eu de commentaires durs sur le contenu de la discussion, sur la présentation visuelle des résultats, sur les hypothèses ou sur la manière d’exposer le problème. Mais on critique généralement positivement mon style d’écriture (même Monsieur Top Chercheur m’a dit que j’écrivais bien ; même ma co-auteure, prof dans la métropole, parfaitement bilingue – si bilingue qu’elle parle sans accent et qu’on la croit anglophone – m’a dit que j’écrivais bien (je ne crois pas qu’elle pratique la flagornerie).

Les deux dernières soumissions d’articles que j’ai faites en français, dans des revues scientifiques (en français, dans des revues du Canada) ont été refusées. Dans les deux cas, on ne m’a même pas suggéré de faire des révisions majeures et de resoumettre. Il s’agissait d’un rejet sans appel. Dans l’un des deux cas, avant même d’envoyer le manuscrit aux « reviewers », on me l’a retourné et on m’a fait faire plein de changements dans le style, dans l’écriture elle-même. On m’a demandé des phrases plus courtes (trop courtes, j’ai trouvé). On m’a demandé de « simplifier » la syntaxe (de changer pour trop simple, j’ai trouvé). On m’a fait changer la tournure des phrases relatives et des propositions enchâssées (on baissait le niveau, j’ai trouvé).

Je voulais (vraiment) écrire mon prochain article en français. Maintenant, je ne suis plus sûre du tout. J’ignore si c’est une coïncidence tout ça : mais comme j’ai souvent tendance à penser que tout est un peu une loterie en recherche, j’ai l’impression que je suis dans une «  période de malchance » (a losing streak dirait-on à Las Vegas) pour soumettre en français (c’est ridicule, je sais).

C’est mon ami Bob qui va m’en vouloir : haut placé dans un organisme lié à la langue française, il me fait si souvent part de sa consternation devant le fait que les chercheurs, ici, publient (trop) peu en français. C’est vrai. Mais quand on a l’impression que pour certaines revues en français ce n’est plus important de respecter la « belle » écriture, ce n’est pas intéressant des « belles » phrases bien construites (on s’entend, je ne parle pas de Marcel Proust ici) – et que franchement, les revues dans lesquelles on peut soumettre nos recherches ne courent pas les rues – on a envie d’écrire en anglais quand on en est capable.

Désolée Bob.

Chronique olympique

Je ne regarde pas les jeux olympiques, non. Mais les jeux olympiques sont partout : à la radio, dans les journaux, dans les alertes de nouvelles percutantes (« breaking news ») de mon téléphone quand quelqu’un du [pays que j’habite] gagne une médaille (ce qui se produit relativement souvent dois-je avouer).

Je devrais peut-être regarder les jeux olympiques au lieu de consacrer tout mon temps à la recherche en cette session d’hiver de sabbatique ordinaire. Cela me ferait peut-être du bien. Pour le moment, c’est l’hiver : il faut écrire des demandes de subvention, finaliser des articles commencés à l’automne, en débuter d’autres. Il faut avancer dans cette collecte de données, recruter ces derniers participants. Il faut développer : trouver de nouvelles idées, reprendre de vieilles données, préparer ce colloque, inviter ces conférenciers. Et c’est l’hiver.

Qu’on me comprenne bien : ces activités, prises séparément, ne sont pas désagréables, certaines sont même agréables (sauf envoyer des demandes de remboursements de frais engagés pour la recherche, à même ma subvention de recherche, pour des dépenses clairement reliées à la recherche, prévues dans le devis de recherche, et recevoir des refus laconiques d’employés de l’université qui, investis de la mission divine de gérer l’argent public, semblent croire que les profs sont tous des fraudeurs : ça c’est toujours désagréable).

C’est quand on met toutes ces activités ensemble, c’est quand on doit les mener toutes en même temps, et tout le temps, qu’on entre dans une espèce d’étrange spirale de compétition (lien olympique ici) : en faire plus, plus longtemps, plus souvent (ça ne ressemble pas au motto de Coubertin ça ?). Décider d’aller sur Twitter pour se normaliser, pour trouver un certain réconfort mais ne tomber que sur des hommes qui travaillent tout le temps (ou qui disent qu’ils travaillent tout le temps) : qui disent qu’il se sont levés à 5 heures du mat, qu’ils sont allés au gym, qu’ils ont écrit 3000 mots aujourd’hui (c’est di-man-che !)

(Désolée mais oui, ce sont toujours des profs hommes qui mettent ce genre de trucs sur Twitter, et d’un ton bienveillant en plus, comme s’ils étaient des parangons de vertu que les autres chercheurs doivent imiter).

Rapidement, arrive l’impression de n’avoir pas assez de temps, de ne pas travailler assez, d’être toujours en arrière (mais qui est en avant ? m’a un jour demandé P., un collègue et ami). On se met aussi à échafauder des stratégies (pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu faisais une demande au [organisme subventionnaire] toi aussi, j’aurais alors attendu le prochain concours, ce n’est pas stratégique, là on va se nuire, on va entrer en com-pé-ti-tion…)

Autant les jeux olympiques semblent célébrer la compétition, en faire quelque chose de passionnant, de grand, de noble (bien que…), autant la compétition liée à la recherche … bien, ce n’est pas ça.

L’important c’est de participer, non ?

De l’importance d’être normal

Vendredi, 26 janvier. Un événement social dans le cadre de fonctions de « service à la collectivité ». Un souper « accompagné » (j’ai donc dû supplier mon compagnon de m’accompagner, pour faire comme les autres, pour être normale, parce que tout le monde sera accompagné à ce souper). Perso, je ne comprends pas la tradition des soirées « accompagnées ». Pourquoi infliger les blagues internes du bureau à nos proches, pourquoi leur faire rencontrer nos collègues ou les gens qui siègent avec nous sur ce comité, pourquoi étaler un pan de sa vie privée devant tous (non, je ne suis pas une célibataire esseulée qui vit avec 7 chats), je me le demande. Mais je m’éloigne du sujet. Ou pas tant que ça.

Nous arrivons dans cet endroit public, bruyant. Présentations, poignées de main. Par le plus grand des hasards, celui qui accompagne l’une des personnes qui siège au même comité que moi est professeur à mon université. Comme nous croyons nous être déjà vus (mais où ?), nous entamons rapidement la conversation. C’est là que j’apprends qu’il est prof à mon université et… qu’il revient de sabbatique.

« Ah ! » je dis. « Raconte-moi tout : tu es allé en Australie durant 6 mois ? Tu as écrit un livre ? »

« J’ai besoin d’un modèle » je dis. « Je trouve que ça passe trop vite et que je n’ai encore rien fait qui vaille. »

(Je me prépare psychologiquement à être jalouse : « sûrement, il a écrit au moins les trois-quarts de son livre. Sûrement, il est allé avec épouse et enfants, en Suisse ou en Angleterre. Sûrement, il en a profité pour apprendre le danois », je me dis).

Il rit, sa compagne rit. Le rire est sincère. Tonitruant même. « J’ai commis toutes les erreurs possibles » il dit. « J’ai fait exactement ce qu’il ne faut pas faire : j’avais en effet prévu d’écrire un livre et je n’ai pas écrit une ligne. J’ai pris deux fois 6 mois au lieu d’une année complète, je n’ai pas réellement décroché. J’ai passé trop de temps à mon bureau à l’université (la faute à ses étudiants au doctorat semble-t-il).

Nous avons passé, avec nos compagnons respectifs, la majeure partie de ce souper à parler du système d’éducation, de la qualité de la langue écrite de nos étudiants, de nos horaires incongrus, des publications en anglais, de la vie de professeur d’université quoi.

J’adore les soirées « accompagnées ». Ça permet de se sentir normal, très normal.

 

Tempus fugit*

Déjà décembre. La sab’ débutée le premier août, quatre mois de passés (et un peu plus). Mon impression ? Je n’ai rien fait : j’ai juste répondu à des courriels et réglé des broutilles.

Je n’ai pas terminé l’article que j’ai débuté fin septembre durant mon séjour aux États-Unis. Je n’ai pas repris ce projet de livre. Je n’ai pas commencé à lire les articles qui me serviront à écrire ce « review paper » avec Monsieur Top-Chercheur. J’ai encore trop donné dans le service à la collectivité : trois révisions d’articles depuis août (oui mais c’était directement dans mon champ d’expertise !) et une soirée d’information sur [mon champ d’expertise] qui a nécessité quatre après-midis de réunion avec les autres participants à la soirée et un peu de préparation.

Bon. Mais qu’est-ce que je pensais accomplir durant ces quatre mois ?

Quatre mois, c’est comme un été : mai-juin-juillet-août. Durant un été classique, en mai on se remet de la session et on règle les « urgences » qu’on n’avait jamais le temps de régler durant la session. En juin, on prend deux semaines de vacances à l’étranger. En juillet, on se dit enfin je vais pouvoir l’écrire cet article mais il y a le Tour de France à la télé chaque matin – et puis il faisait si beau cette semaine, il faut en profiter, l’hiver sera si long… Puis, les étudiants commencent à nous envoyer leur travail de recherche, ce gros projet qui marque la fin de leurs études. En août on se reprend une petite semaine de vacances et puis il faut se préparer pour la session d’automne. Résultat : un sentiment d’inachevé. Lorsque septembre arrive, je me retrouve à me demander ce que j’ai fait de mon été, à avoir des regrets de n’avoir pas écrit davantage, à me demander ce que j’ai véritablement accompli durant mon été.

Ces sentiments, ces regrets, ça s’appelle des démons. Je me suis remise à la lecture de « Write no matter what » et c’est ainsi que l’auteure appelle plusieurs des causes de cette insatisfaction (quasi) perpétuelle du prof d’université face à l’écriture académique.

Plusieurs de mes propres démons sont abordés dans ce livre (ce qui est une bonne chose, ça permet de se sentir « normal »), notamment le syndrome de la première phrase parfaite (oui, je peux passer de très longues minutes (heures ?) à peaufiner la première phrase d’un article ou d’un chapitre) et l’auto-flagellation (je ne travaille pas assez ; je ne suis juste pas assez disciplinée – c’est sûr que quand on en voit se vanter de se mettre au travail à 5h30 du mat ou se féliciter d’avoir planifié à la minute près son mois de mars… Twitter est rempli de ces « héros » universitaires). J’ai quelques autres démons, dont un relié à l’écriture en anglais (mais c’est une autre histoire).

L’idée centrale du livre, soit de se « sécuriser » du temps/de l’espace/de l’énergie pour écrire, tient aussi pour le ressourcement et le repos que l’on souhaite s’accorder durant une sabbatique universitaire, durant l’été, durant le congé des fêtes de fin d’année.

Ça ne veut pas dire que je vais me mettre à planifier à la minute près mon mois de mars : mais cette rencontre mise à l’horaire à deux jours d’avis alors que j’avais prévu d’écrire cette journée là ? Cette demande de révision pour la [insérez ici la discipline de votre choix] Review à rendre dans 3 semaines ? C’est non.

Au fait, c’est même pas vrai que je n’ai rien fait : j’ai soumis un article (terminé pendant l’été), j’ai présenté à uncongrès, j’ai ré-analysé tous les résultats rapportés dans l’article que je suis en train d’écrire et j’ai joué mon rôle de responsable d’une équipe de recherche (ça prend beaucoup de temps ça – beaucoup plus que je le croyais). On se console comme on peut.

Je suis même allée au cinéma.

tempus fugit.png

*Pas besoin de traduire : me semble que c’est assez clair.

Le système des castes

J’aime bien lire le blogue sur le monde académique et l’impact de la recherche en sciences sociales de la London School of Economics and Political Science (LSE). Début octobre, on y a tracé un portrait des réseaux hiérarchiques sur Twitter : j’en avais alors conclu que les castes inférieures suivent les castes supérieures mais pas l’inverse. En d’autres mots, les étudiants au doctorat et les jeunes professeurs et chercheurs ont tendance à suivre des chercheurs connus/reconnus mais ces « gros noms » ne suivent pas les étudiants et professeurs moins patentés en retour (c’est l’exacte raison pour laquelle DVB ne me suit pas sur Twitter, alors que moi, je suis DVB).

On y confirme donc le fait (ce n’est pas un fait, c’est ma perception) que la recherche – et le monde académique en général – sont organisés en un système de castes.

(En Inde, les castes sont des divisions de la société en groupes hiérarchisés. Dans le langage courant, on parle de castes pour désigner un groupe social fermé).

Jusqu’à très récemment, chaque fois que je sortais de l’assemblée trimestrielle des chercheurs du [centre de recherche auquel j’appartiens] (je n’y assiste d’ailleurs pas à chaque fois, ça me fout trop les jetons d’entendre parler de facteur d’impact et de productivité, de chercheur-boursier et des millions des IRSC), j’avais l’estime de soi au quatrième sous-sol (c’est très bas ça). Pourquoi ? Tout simplement parce que, jusqu’à très récemment, j’appartenais à la caste des intouchables. En Inde, les intouchables sont impurs, on ne peut donc pas les toucher.

Mon statut d’intouchable au [centre de recherche auquel j’appartiens] se manifeste par le fait que certains chercheurs ne me parlent ni ne me regardent (non, ce n’est pas une blague : il y a une personne qui me croise depuis 5 ans dans les couloirs, qui sait parfaitement qui je suis et qui persiste à ne jamais me dire bonjour – non, cette personne n’est pas autiste).

Déjà, au département où je faisais mon doctorat, je voyais que ceux qui avaient fait un post-doc regardaient de haut ceux qui n’en avaient pas fait ; je voyais que celle qui avait dirigé une seule étudiante de doctorat se faisait surveiller de près par celles qui avaient une si longue liste d’étudiants de troisième cycle. Et faire un doctorat, n’est-ce pas franchir des étapes, subir des rites de passage, réussir des épreuves, afin de faire partie d’une confrérie ? N’est-ce pas vouloir faire partie d’un groupe privilégié ? D’un club sélect ? D’une…caste ?

Jusqu’à très récemment, j’ai été une intouchable. Moins maintenant : depuis que le [Fonds de recherche reconnu par mon centre] a fait l’annonce des récipiendaires des subventions de recherche en mai dernier, j’ai monté d’un échelon dans le système des castes. Cette personne me regarde maintenant. Et parfois – parfois – elle me salue.

Monsieur Top-chercheur et moi*

Le domaine de la recherche a son star-système. Chaque discipline a ses figures d’autorité, ses grands penseurs, ses auteurs talentueux : ceux (et celles bien sûr) dont on lit les ouvrages, les chapitres et les articles avec délectation, ceux qui font de fabuleuses présentations dans les congrès (plusieurs nous déçoivent d’ailleurs lorsqu’on a l’occasion de les entendre et de les voir en vrai). Ceux qu’on trouve brillants.

On aime leurs partis pris théoriques, leurs réflexions cliniques, leurs positions politiques (je veux dire au plan social et éducatif et non pas de la politique partisane évidemment). On finit par devenir un peu (beaucoup ?) groupie : on lit tout ce qu’ils publient, on s’assied dans les premières rangées lorsque par bonheur, ils sont les conférenciers d’ouverture du congrès auquel on assiste. On découvre qu’ils sont rédacteurs en chef d’une revue scientifique dans laquelle on rêve de publier. C’est un peu comme admirer une écrivaine ou un acteur, un chanteur ou une sportive.

Lorsque pour plaisanter, je dis à mes étudiants qu’une telle ou un tel est mon gourou du [insérez ici le domaine de votre choix] ou de la [insérez ici la discipline de votre choix], c’est à ces chercheurs-là que je pense (ce n’est donc pas totalement pour plaisanter). Il n’y en a pas plus que trois ou quatre sur ma liste.

Me voici donc à R., petite ville du Nord-est des Etats-Unis, où m’accueille ce grand chercheur, membre du top 3 de mes gourous du [domaine qui m’intéresse]. Depuis dix ans j’ai lu une pile de ses livres (il en a tellement publié et édité que je perds le compte) et articles (qu’il publie à un rythme effréné – ces temps-ci ce sont deux par mois qui paraissent ; il n’en est pas toujours le premier auteur, tout de même, il y a des limites).

Je ne suis pas groupie dans la vie (sauf en ce qui concerne Prince – le chanteur, mort en 2016 – mais c’est une autre histoire). Lorsque j’ai rencontré en personne ce grand chercheur du domaine en 2015 (il est venu voir mon affiche à un congrès – auquel il n’était pas inscrit – mais ça aussi c’est une autre histoire), la phrase « vous êtes mon héros » m’a com-plè-te-ment échappé. Ça l’a bien fait rigoler.

Je l’ai par la suite invité à mon centre de recherche pour une conférence, qui fut un grand succès. Et me voilà en visite à son labo, pour trois semaines, pendant ma sabbatique ordinaire.

Il vient de m’offrir qu’on écrive un article ensemble : c’est comme si Madonna m’avait offert de chanter en duo avec elle ou que Martin Scorsese m’avait offert de relire le scénario de son prochain film.

 

*Merci MPG pour avoir inspiré ce titre

Living on campus

Me voici donc à R., ville universitaire du Nord-est des États-Unis, où ce grand chercheur de mon domaine m’accueille pour trois semaines.

En totale harmonie avec cette chronique de sabbatique ordinaire, je me trouve en effet dans une localité tout ce qu’il y a de plus ordinaire.

J’ai voulu aller à pied à la librairie « Barnes and Noble », que mon téléphone m’indique être à 1,3 kilomètre, et je n’ai trouvé aucun trottoir le long des rues : j’ai dû rebrousser chemin et prendre ma voiture. Ce que j’ai vu de la ville jusqu’ici, ce sont des boulevards Taschereau (ou des Forges), des avenues du Pont et des boulevards du Royaume (s’appelle-t-il toujours ainsi d’ailleurs ?), des boulevards Laure (ça c’est à Sept-Îles – c’est juste pour me penser bonne et montrer que je connais mon Québec « moyen », avec ses boulevards à quatre ou six voies, séparées ou non par un terre-plein, ses feux de circulation, ses petits centres commerciaux, ses concessionnaires automobiles, ses chaînes de restaurants).

Mais revenons à R. Pour la durée de mon séjour, je réside sur le campus, dans un appartement réservé aux « invités internationaux » de mon hôte, ce grand chercheur de mon domaine. Une chose me frappe alors qu’il me fait faire un tour rapide de ce campus qui accueille autour de 15000 étudiants (dont 1400 qui ont une surdité) : au moins 50% des étudiants portent des vêtements aux couleurs de l’université. T-shirt, coton ouaté, chandail à capuchon, veste, vêtement de sport. L’équipe locale, les T., a aussi sa ligne de vêtements, tout aussi visibles où que j’aille.

Pour tout un tas de raisons, je n’étais pas encore allée jogger depuis mon arrivée. Or, voilà que je tombe aujourd’hui 30 septembre sur la journée « portes ouvertes » de l’automne (Fall open house). Et me voilà catapultée dans une émission de télé américaine. Partout sur le campus, des gentils parents et leur fils, ce dernier tantôt souffrant d’acné, tantôt en surpoids (il y a beaucoup de garçons – je crois que c’est parce que l’université est surtout connue pour ses programmes reliés à la technologie), se baladent et discutent, dépliants sous le bras. Ils visitent les différents pavillons, y rencontrent des professeurs, des étudiants, l’administration, s’informent des possibilités d’aide financière (c’est une université privée : les frais de scolarité approchent les 30000 dollars américains – incluant l’hébergement en résidence).

Une partie de soccer débute, on entend au loin l’annonceur présenter les joueurs puis, l’hymne national retentit. Quelques familles en train de visiter s’arrêtent et, main sur le cœur, attendent la fin du Star-spangled banner. On se croirait vraiment dans une émission de télé américaine.

N’empêche : cette vision d’étudiants portant fièrement les couleurs de leur université, ce manifeste sentiment d’appartenance envers leur institution me font souhaiter une chose : j’aimerais que les étudiants auxquels j’enseigne consacrent davantage leur vie à « être à l’université » à « vivre » l’université, comme je le perçois ici.